JE NE SAIS PAS PAR OÙ COMMENCER

Dernièrement, un mouvement de solidarité a gagné en popularité dans la région de Montréal: mettre des jupes, plus ou moins courtes, pour dénoncer l’hypersexualisation des corps adolescents causée par le code vestimentaire au secondaire. Mon problème? C’est ce que je vais essayer de t’expliquer.

Bon.

Si tu as vu les images passer, tu sais de quoi je parle. Des gars, majoritairement cisgenres, se vêtissent de jupes en ce moment. Je crois que ce mouvement partait d’une bonne intention (du moins, je l’espère): dénoncer le code vestimentaire qui est hypersexualisant. Ça, c’est bien. C’est même super. Le journal Montreal Gazette en a fait un article, Xavier Dolan a reposté les faits à ses collègues américains, qui se sont empressés de faire part de leur admiration envers ces jeunes hommes.

 

Si brave, si intelligent, tellement woke!

Puis après, ça arrive jusqu’à nous, à notre école.

Oui, Armand-Corbeil a eu droit à son moment de gloire, elle aussi.

Puis, encore une fois: ce sont les applaudissements, les acclamations et la reconnaissance qui les entourent.

Vraiment bien, hein?

Sais-tu ce qui est encore mieux?

 

Le Carré Jaune. Est-ce que tu t’en souviens?

 

Deux membres du mouvement des carrés jaunes de l’école Joseph-François-Perrault.
PHOTO : RADIO-CANADA
Le mouvement des carrés jaunes a récemment vu le jour à l’école secondaire Joseph-François-Perrault à Québec. À travers ce symbole, des étudiantes cherchent à exprimer leur « ras-le-bol » du code vestimentaire qu’on leur impose.

 

 

Le Carré Jaune, c’est une initiative qui exposait les mêmes convictions que les jupes: mettre fin à l’hypersexualisation de nos corps à tous.tes dans le milieu scolaire. Ce mouvement était mené par plusieurs élèves, majoritairement des filles, partout dans Montréal et Lanaudière. Le groupe a fait plusieurs journées de contestation, enfreignant le code vestimentaire, pour se faire entendre.

Maintenant, je vais te poser quelques questions:

· Est-ce que le journal Montreal Gazette a fait un article sur le carré jaune?

· Est-ce que Xavier Dolan a reposté le mouvement sur ses réseaux?

· Est-ce que les personnes qui ont participé au mouvement ont été acclamés.es avec autant d’admiration que les garçons en jupe?

 

Non.

Non.

Encore non.

Iels ont tous.tes été renvoyés.es chez eux.elles, sans justification.

 

 

 

AMPLIFIER LES VOIX DES CONCERNÉS.ÉES

 

Mon problème, c’est qu’on perd un peu de vue notre but de départ: désexualiser nos corps en milieu scolaire. Car en ce moment, la lumière brille seulement sur ces garçons. Bien que le dialogue soit important, les principaux.ales concernés.es ne sont pas plus écoutés.es qu’avant (ces personnes étant celle.eux qui ont des corps “passant” pour une femme.

Étant une personne non-binaire très fem-passing, mon corps fait partie de ceux qui sont hypersexualisés en milieu scolaire par le code vestimentaire.

Mais bon, on ne sait pas trop où me caser, donc on me garde dans la boite “femme”.

Personnellement, ça ne fait que m’indigner encore plus.

Je crois que notre colère est justifiée, amplement.

 

OÙ ÉTAIT CETTE ÉNERGIE-LÀ?

 

Il y a un truc qui me titille un petit peu dans toute cette histoire-là.

Tsé là, les personnes LGBTQIA2S+?

Ça te dit quelque chose?

Moi, oui.

Ça me parle un peu, beaucoup.

 

J’ai une autre question pour toi (oui, encore, je sais, ça commence à ressembler à La Classe de 5e tout ça, mais je te jure que c’est pertinent): j’ai un bon ami à moi. Ses pronoms sont il/lui.

 

Il est ouvertement gai depuis plusieurs années. Il porte souvent des crop tops et des jupes.

Mais détrompe-toi. Lui, on ne l’acclame pas.

On le hue.

On le regarde mal.

On le juge à haute voix.

Mon ami ne se sent pas en sécurité quand il s’exprime à travers sa tenue.

Mon ami, un homme gai, en 2020, n’est pas en sécurité quand il porte sa jupe.

Ton ami, cisgenre et hétéro, obtient un article dans le journal quand il porte sa jupe.

Je ne sais pas toi, mais moi, ça me titille. Un peu, beaucoup.

Donc, mes questions:

· Quand vous allez parler à la place des corps sexualisés, chers garçons en jupe, allez-vous nous laisser la parole?

· Allez-vous inclure les personnes LGBTQIA2S+ dans votre lutte?

· Qui allez-vous accuser?

· Allez-vous consulter les concernés.ées?

· Allez-vous décortiquer toutes les couches du problème ou en rester à la surface.

· Êtes-vous prêts à ne pas assumer le genre de quelqu’un sur son apparence?

· Êtes-vous prêts à désexualiser tous les corps?

· Êtes-vous prêts à nous écouter?

 

 

PUIS L’AUTORITÉ DANS TOUT ÇA?

 

L’autorité, dans une société, sert à désigner ce qui est acceptable ou non de poser comme geste.

Par exemple, le meurtre, c’est mal. Le vol, c’est mal. La pédophilie, c’est mal. Je crois que tu sais où je veux en venir. Donc, naturellement, on s’attend à ce que l’autorité condamne ce genre de comportements.

Quand on dit à une jeune fille de retourner chez elle à cause de sa tenue, on implique beaucoup de choses.

Sa tenue pose un problème, puisque qu’on l’a interpellée pour cette raison.

Pourquoi? La figure d’autorité présente dira sûrement quelque chose du genre “ce genre de vêtement déconcentre la clientèle masculine qui fréquente notre école”. Or, extrêmement rares sont les cas où un garçon a proclamé haut et fort à une personne en position d’autorité son inconfort face à la tenue d’une autre personne.

Alors, pourquoi est-ce qu’on avertit quand même?

La réponse, cher.ère, elle est un peu fâcheuse.

Donc.

Quand ma tenue n’est pas adéquate, c’est parce que cette dite autorité y a vu un problème. Le problème, c’est que c’est trop vulgaire. C’est trop sexy. C’est trop provocant. Le problème, c’est l’image que cette tenue renvoie.

L’image que les gens voient.

Est-ce que cela veut dire que cette figure d’autorité me voit, moi, jeune adolescent de 15 ans, comme étant sexuel? Mon corps est-il dérangeant pour cette autorité? Me pense-t-il comme étant sexy, du haut de mes 15 ans?

Est-ce que mon corps dérange ces adultes qui sont censés me protéger?

Car la pédophilie, c’est mal.

Mais les comportements normalisés qui découlent de cette pathologie, ce n’est pas mieux.

L’hypersexualisation des adolescents.es, ce n’est pas correct. Ça doit s’arrêter. Tout de suite.

 

Cordialement, Jo Brouillet (il/iel/lui)

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1 thought on “JE NE SAIS PAS PAR OÙ COMMENCER

  1. Quel article percutant! Vraiment, tu as réussi à montrer un tout autre angle de cette situation, un angle tout aussi valide, tout aussi présent, mais souvent laissé dans l’ombre. En plus d’être instructif, il nous pousse à réfléchir. Félicitations pour cet article et cette preuve de courage et d’originalité

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