Florent Cloutier

Lettre à la mort

     28 juillet 1918

Cher, chère… Je ne sais plus trop. Dieu, l’Univers, les forces de la nature, je ne sais plus à qui m’adresser. Probablement à la mort elle-même.

Cette guerre infernale dure depuis trop longtemps. Quatre longues années où j’ai côtoyé la mort chaque jour. Chaque matin en me levant au bruit de l’artillerie, je savais qu’il pourrait être mon dernier. J’ai vu mes amis mourir. J’ai vu mes frères mourir. J’ai plusieurs fois remercié les cieux de m’avoir épargné, mais en y repensant, j’aurais mieux aimé partir rapidement, sans m’en rendre compte, sous un obus. Est-ce qu’on peut vraiment accepter toute cette souffrance au nom d’un empire? Est-ce qu’un homme devrait vraiment abandonner son amour, son humanité, sa vie, en l’honneur de sa patrie? Ces questions, rendues obsolètes il y a de cela quatre ans, je me les pose, maintenant qu’il ne me reste plus que quelques minutes de vie, tout au plus. J’ai été touché à la base de l’épaule et je me vide rapidement de mon sang. Je profite de ces derniers moments, où plus rien n’importe, pour écrire cette lettre. Rien ne peut être fait pour moi, mais pour mes compères, je demande de les épargner.

Je me rappelle du silence le 25 décembre 1914. Quand les canons ont arrêté de tirer. Le plus beau son que j’aie jamais entendu, quoiqu’on pourrait argumenter que ce n’est pas un bruit, mais plutôt une absence de bruit, mais qu’importe. J’ai serré la main à un Français, ce jour-là. En d’autres circonstances, ça aurait été quelque chose d’absolument normal, mais là, c’était puissant. Je me rappelle aussi qu’un Britannique m’avait donné sa montre de poche. On n’avait rien prévu, alors on offrait en cadeau ce que l’on avait sur soi.

Mon seul regret est que je ne reverrai jamais ma femme Anna et mon fils Heinrich. Nous possédions une petite maison en campagne à Munich. Pas grand-chose, mais tout de même. J’ai seulement d’eux une photo de 1911. En vrai, je ne sais même pas à quoi ressemble réellement mon fils présentement. Ma femme pourrait même fréquenter un autre homme! Quatre longues années infernales dans le brouillard à savoir seulement qui de nos amis restent.

Ma main se fatigue, je ne puis plus écrire pour longtemps. Pas de chance, droitier touché au bras droit. Je réitère ma demande, mon vœu: épargnez ces pauvres Allemands, mais aussi ces Français et ces Anglais dans les tranchées là-bas. Je ne sais pas à qui je m’adresse, mais s’il-vous-plaît, mettez fin à cette guerre. Ma vision se brouille, j’entends le silence apaisant. Je me meurs. Adieu.

Bien à vous,

Hans J. Wagner

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