Essai littéraire

L’envol

 

Imaginez un oiseau. Il vole librement et profite de la brise chaude d’été quand soudainement, ses ailes cessent de fonctionner. Que s’est-il passé? C’est simple, l’oiseau avait peur des hauteurs et quand il a laissé sa peur prendre le dessus sur lui, cela a aussi détruit sa confiance et, du même coup, ses habiletés.

Voilà comment je vois la gêne: pour moi, c’est une peur. Une peur qui consume ta confiance petit peu à petit peu. Et sans confiance, comment peut-on croire en nos habiletés? Cette peur manipule nos pensées, nous fait croire que nous ne valons pas la peine. Nous essayons de nous enfuir, mais ce que nous ne savons pas, c’est que cette peur est en nous. Elle nous suivra jusqu’à ce que nous décidions que nous en avons eu assez. Pour des années maintenant, cette peur nous pourrit de l’intérieur. Elle nous a coupé des gens, elle nous a fait croire que nous n’étions jamais assez bons pour rien. Mais il y a une chose que nous devons savoir: cette peur a tort. Elle a toujours eu tort. Tout ce qu’elle a pu nous faire croire est faux. Nous avons essayé tellement fort de la combattre, mais le truc est de l’apprivoiser. Cette peur doit savoir que c’est nous, le maitre. Nous avons toujours été le maitre. On doit simplement y croire.

L’oiseau a repris son envol, mais cette fois, il ne s’arrêtera pas. Il est même plus vite qu’avant. Il a apprivoisé sa peur et cela l’a rendu plus fort.

Par Zoey Booker

La chaise musicale

Mohamed Adam Kamal

« Voici ma première tentative d’écriture en langage populaire… et c’est franchement plus difficile que ça en a l’air ! À l’origine, je ne parle pas de cette manière (en plus d’être un fervent défenseur du «parfait» franco-français), et c’est d’autant plus compliqué d’assembler des rimes en jouant ce rôle de « paysan-semi-riche-et-homme-lambda »… Malgré tout, j’espère que le texte vous plaira ! »

Monsieur James Largent et Phill Ograndcoeur sont en voyage d’une semaine dans un hôtel en Haïti. Après un grand repas, les touristes sont invités à jouer à la chaise musicale avec les habitants. Comme c’est beau ! Un jeu où, l’espace de quelques minutes, tous sont au même niveau… ou presque.

« C’est simple : prends la chaise d’un autre, et tu gagnes ! »

J’aime pas trop ce jeu…
Regarde donc l’pauvre homme là-bas, celui en pagne :
Ça fait un an qu’y attend que l’gros bouge un peu sa montagne… !
T’vois pas l’enjeu ?

« On manque pas tant d’espace ! Pourquoi il s’assoit pas ici ?… »

Mais c’est pas une question d’place ! C’est qu’les bons sièges, y sont déjà pris !

« Si c’est que pour s’asseoir, y’a toujours de la paillasse…
C’est pas très classe, j’en conviens… »

C’est déjà trop crasse pour un chien !…

« … Et y’en a qui ont deux chaises, c’est vrai, ils prennent de la place…
Mais y’a pas à se révolter…
Si ces cochons sont à leur aise, ils ont dû le mériter ! »

Ah bon ? J’pense pas que ç’a été très corsé d’pousser les maigrichons à côté…

« Faut dire qu’ils l’ont un peu cherché… Ils ont qu’à se forcer un peu plus ! »

Mais tu t’es vu ? T’arrives à rester d’glace sur un siège chauffant !

« C’est la chaise musicale, l’oublie pas !
Y’en a qui ont d’la chance,
Et d’autre qui tombent sur un banc… »

À l’entrée, y’ont dit qu’chacun aurait sa part.
C’était rien qu’un mensonge… et y’est aussi gros que l’autre porc !

« Il faut bien qu’ils commencent quelque part !
Et s’ils travaillent, ils pourraient finir entourés d’or… »

Ouais, ça j’te l’fais pas dire,
Ils bossent ! Et l’or, y s’en voient partout…
Mais jamais dans leurs poches !
Faut pas s’étonner après, quand y viennent nous maudire…
C’est parce qu’y savent très bien qu’on les cross !

« On essaie quand même de les aider !… »

Bah alors fallait pas s’en mêler !
Maintenant, y font qu’entrevoir la mort à chaque foulée !

« Sans remords, on les conduit au trépas… »

Ben oui ! Pis pendant ce temps, on fait les beaux avec nos paniers repas !

« Ah non ! Tout de même, le buffet était plutôt bon ! »

Bordel, t’as pas vu la file qu’y avait ?! Tu crois que c’était pour les bonbons ?
Tu veux que j’te montre tout c’qui a dans les poubelles, aux cuisines ?
Ils viennent juste piquer des restes dans les chaudrons, et après ils retournent à l’usine !
Pendant ce temps, nous, on est assis là, comme des cons… à se plaindre de « la routine »…

« Tu crois que quelqu’un serait prêt à donner sa place ?
Toi, tu donnerais la tienne«pour le bien d’autrui» comme tu… essaies de le dire ? »

Moi, Monsieur James Largent, je lui laisserai au moins la sienne !
Et si un truc lui revient de droit, je lui rendrai avec joie !

« Même si tu y perds… ? Il y aura personne pour t’aider, pas même moi ! Tu connais le jeu… »

T’inquiète, mon p’tit père, mon grand vieux !
J’ai pas besoin des hommes et de leur « générosité », moi, j’ai la foi.
Dieu m’a donné les règles d’un jeu, et c’est le plus cool d’ici bas !
La paix, l’amour, le combat « contre soi »… J’crois qu’c’est comme ça qu’on l’dit…
Ben, ça, c’est l’jeu d’la « Vie » ! Et j’te dis qu’on est dans ‘a merde !
Parce que, si tu l’connais toi aussi…
Tu sais qu’on est pas mal tous en train d’perdre !

Petit canard un jour quittera la mare

Gabrielle Hurteau

 

Poème

Petit canard, deviendra grand gaillard.
Il courra les champs,
migrera au printemps
Il chantera l’été
Jusqu’à s’en essouffler.
Mais Petit canard n’est pas prêt à partir.
Petit canard ne veut pas revenir.
Il souhaite rester, sans jamais s’envoler
Sous les ailes de sa mère, il désire se cacher.

En suivant ses courants sans jamais penser.
Suivant ses demandes, n’osant pas contester
Au fond, c’est logique,
Il ne sait pas parler.
Il ne connaît qu’les mots qu’on lui a enseignés.
Ordonné, affairé, et obéissant
Jamais il ne lancera les dés si puissants.
Petit canard ne pose pas de questions.
Petit canard ne crée pas réflexion.

Petit canard suit les pas en avant.
Jusqu’à l’usine, pour ne pas voir trop grand.
Petit canard ne quitte jamais les rangs.
Petit canard ne rêve pas d’être grand.

Petit connard refuse de parler.
Une langue il apprend
« oui oui, pas maintenant »
Il se tait, le bec clos,
Et respire de nouveau
Sa vie est si simple, se dit-il gaiement
Mais il a tant à dire qu’il ne sait pas comment
Peut être attend-il seulement le bon moment
Jour après jour il y pense fortement
Mais petit canard a très peur d’être grand
De parler si fort serait crier sa mort
De tout questionner le jetterait au bûcher
Alors petit canard se tait
Et suivant les pas de sa si belle maman
Adopte le fameux
« oui oui, pas maintenant »
Petit canard connaît toute sa grammaire
Il est si ignorant que c’en est éphémère
Suivant les traces des marchands devant soi,
Regardant le ciel, méprisant les oies,
Petit canard apprit pas par pas
Comment flotter, c’est si simple tu vois.
Sans interruption ce n’est pas trop compliqué.
Il suffit seulement de se laisser porter.
Rien besoin de plus, déjà c’est assez
Pourquoi chercher plus loin?
Pourquoi se tracasser?
Une mare c’est tranquille,
La vie y est facile
Petit canard peut donc être paisible.

Mais Petit canard ne savait pas nager.
Il n’avait même pas songé à l’essayer
Et Petit canard, maintenant essoufflé
Au milieu du rang devient canard noyé.

Woili woilou

Les oubliés – 17 septembre 1914

17 septembre 1914, fleuve de l’Aisne, France

J’étais crevé, les dernières heures m’avaient complètement crevé. Il me semblait que la division aussi se trouvait dans la même situation que moi.

Les Allemands s’étaient révélés plus coriaces qu’hier, un Gewerh nous canardait sans sommation depuis une dizaine de minutes, notre division tenait le coup, mais nous étions véritablement bloqués. Gracieuseté de ces maudits tireurs postés sur les hauteurs du fort.

 

Au lever du matin, French avait ordonné le barrage d’artillerie sur le fort.

Le château était en ruines mais ces sturmtruppens ne se laissaient pas abattre. Nous ne  pouvons pas risquer de nous avancer au-delà des débris du fort, sans à avoir à essuyer de lourdes pertes.

 

À ma gauche, le caporal Raylors n’avait pas peur des Allemands et il ordonna donc que sa brigade atteigne le centre des fortifications allemandes. En vain, aussi rapidement qu’ils s’étaient levés, Raylors et ses hommes furent foudroyés par une salve de carabines provenant des tours du fort.

 

J’enrageais, car notre situation tournait rapidement en combat sans issue. Le commandant French voulait à tout prix éviter de se trouver dans une position où les Allemands nous tenaient tête. J’ordonnai donc à Willy, le meilleur tireur de notre régiment, d’essayer de déloger ces satanés tireurs allemands.

 

Il arma son Lee-Enfield et, en un éclair, le son très caractéristique d’une balle de carabine frappant de plein fouet le casque des Fritz résonna à travers le champ de bataille. , un silence de mort s’installa petit à petit sur les débris du château. Les autres régiments commençaient à sortir de leurs refuges. Les restes de ce dernier étaient à peine reconnaissables.

 

Mais l’état-major ne semblait pas nous laisser de repos: des coups de canons se faisaient déjà ressentir et French voulait vraiment en finir avec les Allemands. Les coups de canons pilonnaient les derniers remparts allemands et les derniers soldats commencèrent à sortir des décombres, les mains en l’air, en signe de reddition.

 

Lorsque la plupart étaient sortis, je m’aperçus, non sans grand étonnement, qu’ils étaient des centaines et des centaines à sortir des débris de la salle à manger, qu’ils avaient probablement pillés au passage, l’air honteux, la honte d’être vaincus perceptible sur leurs visages. Pour chaque soldat, perdre est la pire des choses de la guerre et mieux vaut de mourir dans une victoire que dans une défaite mal organisée importante pour l’ennemi.

 

Notre division a dû attendre quelques heures avant d’apercevoir French et son cheval blanc qu’il nommait Victory. Les soldats anglais disent que French est sans nul doute un général charismatique et un excellent commandant, alors que les autres diront que c’est Napoléon.

 

French arrêta son bucéphale[1] devant le château, son regard surplombait la plaine et l’air victorieux. French s’avança vers nous et lança « Bravo les gars, les Allemands savent désormais que l’avantage n’est plus de leur bord  ».

 

Épuisé par des combats incessants, un gars de la division de Raylors se leva et demanda à French « Mon commandant, après tous ces combats, on vient de perdre des forces assez considérables, pourrions-nous nous reposer hors de la ligne de front ? »

 

Un petit rictus s’afficha sur son visage et il dit : « On va vous déplacer au Havre, le reste des Forces canadiennes vous attends, je pense qu’ils ont besoin de conteur pour leurs jeunots, et surtout , tâchez d’embellir l’histoire, ça leur donnent le morale avant d’arriver au front. Bon repos les gars…

 

 

Nous nous levâmes tous et s’écrièrent en cœur, « Oui mon général ! ».

[1] Cheval de guerre.

Clément Jannard

Les oubliés – 16 septembre 1917

16 septembre 1914, fleuve de l’Aisne, France

Plus rien ne bougeait sur la berge et les 10 000 hommes couchés dans le fleuve fixaient avec inquiétude les positions allemandes.  Nous avions 600 mètres à traverser pour remonter le fleuve et les Allemands étaient armés jusqu’aux dents. Cela faisait plus d’une heure que la division attendait, tapis dans les herbes, l’ordre d’avancer.

 

L’objectif de notre division était de traverser l’Aisne, de prendre position de l’autre côté, d’attendre les renforts puis foncer sur Brimont. N’empêche qu’avec quatre divisions et trois corps d’armée entiers nous n’étions que 180 000. De l’autre côté, les Allemands étaient à peu près 260 000. De plus, nos effectifs avaient été amoindris depuis deux jours en raison de mutinerie et de fuite dans nos rangs. Nous avions perdu notre chef de régiment dans la foulée. Autant dire que nous n’étions pas sortis de là…

 

Au centre d’un groupe de soldats, un petit homme se leva armé d’un sabre et le pointa vers l’autre côté du fleuve en criant : « Avancez soldats ! ».

 

En groupe, les jambes écrasées par l’attente et le corps gelé par l’eau, nous courions vers le fleuve en espérant que les Allemands ne nous atteignent pas. Dès que l’on s’est mis à charger à la baïonnette les tranchées ennemies, les premières mitrailleuses commencèrent leur concerto funèbre. Une dizaine d’hommes, près de moi, jonchaient le fleuve qui tourna rapidement au rouge.

 

Des centaines d’hommes, à l’avant, se faisaient tuer lorsqu’ils atteignaient l’autre rive. En tentant de monter sur la terre ferme, ils se retrouvaient face à une rangée de soldats prêts à faire feu. L’attaque tournait en véritable carnage. Je pris alors la décision de m’arrêter et tenter d’endommager les mitrailleuses. Si rien ne se faisait, la division entière y passerait.

 

Le caporal Deslauriers semblait d’accord avec cette idée. Il fit signe aux soldats derrière lui en leur indiquant de s’accroupir et de faire feu.

 

Nos tirs eurent l’effet escompté. Les mitrailleurs, qui avaient à gérer les soldats fonçant vers eux ainsi que ceux qui tiraient sur leur position, se retrouvèrent vite débordés et les Allemands durent abandonner leur position sous des tirs nourris.

 

Soulagé, le reste de la division continua d’avancer, en enlevant les corps de ceux qui sont tombés au cours de l’affrontement. Arrivés de l’autre côté, il ne restait pas grand-chose. Les munitions et les vivres avaient été brûlées et le camp y avait passé aussi.

 

Cela faisait maintenant trois jours que je n’avais rien mangé et ce ne sera certainement pas aujourd’hui que je le ferai. Tous étaient morts de fatigue. Le site était rempli de lits faits sur mesure et des dizaines de médecins couraient pour aller s’occuper de ceux qui étaient blessés.

 

Un rocher n’avait pas été utilisé, j’en profitai donc pour me reposer un peu après les événements des derniers jours. Un soldat de première classe vint s’asseoir près de moi, le casque sur les yeux.

 

– T’es de la première division hein ?

– Ouais…dis-je sans grande conviction.

– Tu viens du Corps Canadien toi aussi ?, dis le soldat en levant son casque, une lueur d’espoir dans les yeux.

– Henri Caron, du 6e bataillon de Montréal, lui dis-je en lui serrant vigoureusement la main.

– Louis Ferrand, 8e régiment de voltigeurs de Trois-Rivières. Enchanté, dit Louis.

 

Louis me raconta comment il s’était retrouvé sur le front et ses exploits depuis le début de la guerre. Sans le savoir, on avait combattu ensemble durant la bataille de la Marne.

 

Par après, ce fut à mon tour de lui raconter mon recrutement, mon entrainement et ma participation durant la bataille de la Marne ainsi que mon chemin pour retrouver le 1er Corps après la bataille.

 

– Sais-tu quels sont les plans de French ?, dis soudain Louis.

– Pas grand-chose mis à part que l’on va devoir tenir la position jusqu’à ce que les 4e et 5e vagues viennent nous soutenir dans notre prochaine offensive sur Brimont.

 

Ferrand allait répliquer quand un officier vint me voir.

 

– Lieutenant-caporal Caron, on a besoin de vous à l’avant.

– J’arrive, dis-je en saluant rapidement Louis qui devait, lui aussi, retrouver son unité.

 

Arrivé au QG, je fus étonné de voir French aussi inquiet, lui qui montrait rarement ses émotions. Il leva la tête et dit d’un ton anxieux :

 

– Lieutenant Caron, il faut que je vous transmette cette information au plus vite. Demain, je ferai un discours devant nos forces, je leur dirai que, compte-tenu des récents retranchements des forces allemandes et de la défense accrue que cela leur rapporte pour préserver l’avantage sur les Allemands, nous n’avons plus d’autre choix que de se retrancher sur nos positions. Demain, la 5e vague commencera le retranchement, alors que les 2e et 4e vagues s’occuperont conjointement de la prise de Brimont. Lieutenant Caron, ainsi que votre division, nous avons un urgent besoin de prendre la ville. Si Brimont ne tombe pas avant la semaine prochaine, ce sera nos positions avantageuses face aux Allemands que nous perdrons.

 

L’air de rien, je saluai le commandant French et dit :

 

– Oui mon général.

 

Pourtant, c’est l’anxiété qui me dominait. La guerre devait se terminer d’ici Noël et les tranchées étaient signe d’un affrontement long à venir.

 

Devant nous s’élevait le château-fort de Brimont, je grimaçai devant l’incroyable stature de ce château moyenâgeux et me dis que les Allemands avaient sacrément bien choisi leur retranchement…

Clément Jannard

Les oubliés – 15 septembre 1914

15 septembre 1914, front de l’Aisne, France

Il faisait bon vivre dans le mess[1]. La relève venait d’arriver et, bientôt notre division rejoindra le reste du 1er Corps, séparé de notre division lors de la bataille de la Marne.

 

Discutant avec un nouveau venu, j’appris que le 1er Corps ne s’arrêterait pas avant d’être en vue du village de Brimont. Un village perdu habité par moins de 700 personnes que les Allemands occupaient depuis un mois environ. Ce village devait être pris. C’était le maillon faible de la ligne de défense allemande et notre seul moyen de traverser le fleuve de l’Aisne.  Quelques heures plus tard, un peu avant midi, notre division se mit en route vers la commune de Craonne.

 

Le village de Craonne n’était plus du tout un village. Les maisons étaient devenues de véritables baraquements. Des tours de garde s’effectuaient autours de la ville et des tranchées avait été établies pour contrer une attaque possible. Au centre du carrefour principal, le caporal en chef de la protection de Craonne, Wilfrid Heylster, fouillait dans les millions de cartes de la région, espérant tomber sur les positions allemandes. Après plusieurs minutes, il daigna enfin nous jeter un regard.

 

– Vous devez être ceux du 1er Corps ? Vous êtes arrivés juste à temps. Ils lanceront l’assaut d’ici une heure. Traversez les baraquements en ligne droite et vous déboucherez sur la plaine, le 1er Corps y sera.

– Merci mon caporal, lui dis-je.

 

On entendit les clairons particuliers des officiers britanniques suivis de cris d’hommes se faisant déchiqueter par les balles. L’espace d’un instant, j’aurais préféré faire partie de ceux tombés là-bas. Pour eux, au moins, leur calvaire était terminé…

 

Visiblement, nous n’étions pas les seuls à avoir été séparés du Corps, ses effectifs était passés de 60 000 à 32 000 hommes en l’espace d’une semaine.

 

Il y vivait une ambiance des plus moroses, j’y avais pris l’habitude depuis notre débarquement. J’avais beau chercher French partout, il s’était volatilisé. Quand je sortis de l’enceinte du campement, je vis French et ses officiers discuter de la situation tendue de la bataille. Faire traverser des milliers d’hommes à travers une rivière bordée de l’autre côté par une rangée de canons et de mitrailleuses n’avait jamais été plaisant, même pour un général.

– Mon général, lui dis-je d’un ton ferme.

– Oui, lieutenant-caporal ?, dit French d’un ton las.

– Nous venons d’arriver au campement, nous apprécierons savoir quel sont les objectifs du prochain assaut.

– La première vague a réussi à traverser l’Aisne. De ce côté-ci du fleuve, ils étaient 11 000. Arrivés de l’autre côté, ils n’étaient plus que 5 000. Nous venons de perdre le contact avec leurs caporaux. La deuxième vague aura l’objectif d’atteindre la ville de Brimont. Il faudra que vous atteigniez l’autre berge. Quand vous nous aurez envoyé le signal de la capture des positions allemandes, nous vous enverrons la 4e et 5e vagues pour vous soutenir durant votre avancée.

– Merci, mon général.

– Ah oui et si vous pouviez nous ramener la 1ère vague au bercail, nous vous serions très reconnaissants.

Ma crainte, quant aux techniques de boucherie que les généraux français et anglais utilisaient pour capturer l’objectif, s’était avérée fondée. Pour eux, c’était la quantité qui primait sur la qualité.

 

Arrivé au campement de la division, je fis à ma division un bref briefing et rentrai dans ma petite tente faite sur mesure. Sur ma table était déposée une petite croix en or offerte par ma grand-mère avant sa mort. Je la pris, les larmes aux yeux, et la serrai dans ma main. Demain, j’aurai la chance de voir la mort en face. Je fermis les yeux et priai Alea jacta est…

[1] Un mess est une cantine, un restaurant militaire pour officiers et sous-officiers.

Clément Jannard

Une enfant, trois épreuves – Partie 2 : Complètement à l’Ouest!

Partie 2

Après avoir suivi les indications de Cornelius, la jeune Lizbeth se retrouva devant ce qui avait dû être, autrefois, un manoir.

— Alors ils sont là, les « décombres ». Bon, j’imagine que c’est une chose de faite. Alors maintenant… « Marche dos au Soleil levant, tu trouveras les décombres. Poursuis ton chemin, ne perds pas de temps, laisse-toi guider par ton ombre ». Ouais… très facile…

Elle n’avait jamais été exceptionnellement bonne en résolution d’énigmes. Il y a quelques années, ils avaient reçu, elle et le vieil homme, la visite d’un petit garçon. Enfin, « visite »… c’est bien peu dire : il était quand même resté deux ans à leurs côtés !

— Comment s’appelait-il déjà ? Josiah… Josias… Jochen…

Elle n’en avait plus la moindre idée. En même temps, ça faisait bien huit ans qu’ils ne s’étaient pas revus… Quoi qu’il en soit, ce garçon était encore plus mauvais qu’elle aux devinettes ! Chaque fois que Cornelius venait leur poser une énigme, le jeune enfant se creusait la tête pendant près d’une heure, sans arriver à rien. Puis, petit à petit, la compétition se fit plus rude et la jeune fille dû s’y mettre sérieusement afin de garder son titre de           « championne ».

Un jour, les deux jeunots —qui avaient presque atteint l’âge de sept ans— se bagarraient gentiment, à l’ombre du grand manoir. L’homme vint à leur rencontre et leur dit : « Marche dos au Soleil levant, suis la direction que t’indique ton ombre. Que trouveras-tu au bout du chemin ? ». Comme à leur habitude, ils s’allongèrent dans l’herbe, pensifs. Leurs séances quotidiennes de réflexion débutaient toujours de la même façon.

Le Soleil se couchait et ils n’avaient toujours pas trouvé de réponse convaincante. Alors, à l’heure du souper, le vieux leur donna la solution de l’énigme : « Au petit matin, en suivant la direction de votre ombre, vous trouverez… »

— L’Ouest !

Hurlant ces mots, tel un philosophe atteint d’une illumination, Liz s’élança dans les plaines. Enfin ! Elle avait trouvé ! Elle se dirigerait vers l’Ouest ! Maintenant, il ne lui restait qu’à trouver « l’antre des nuits éternelles »… Mouais…

Qui sait ? Peut-être sera-t-elle de nouveau foudroyée par un éclair de génie ?

Mohamed Adam Kamal

Les oubliés – 11 septembre 1914

11 septembre 1914, front de la Marne

Le soleil se couchait à l’horizon. Pendant toute une journée, les divisions allemandes tentaient en vain de percer les Français et, au milieu, nous, les « Britanniques », devions contre-attaquer et percer les lignes allemandes. Notre division, la 15e division britannique, avait été placée sous le commandement de John French.

 

Nous avions l’ordre de remplir une mission des plus singulières : couper la communication des Allemands afin de permettre aux Français de frapper l’ennemi à la gauche de la Marne.

 

Il se faisait tard et notre régiment avait été dégarni de tous les objets de métal, mis à part les fusils, pour limiter le boucan qu’ils engendraient. En face, French et les Anglais se pavanaient de fierté. Ils se croyaient les héros de la Marne, ceux qui avaient protégé Paris, alors qu’à quelques kilomètres les français tombaient par milliers pour nous permettre d’avancer sur les Fritz.

 

Le centre de communication se trouvait juste devant nous. Il était surprotégé, et pas seulement par des bleus[1], mais aussi par des Sturmtruppens, l’élite des Boches[2], armés jusqu’aux dents.

 

French ralentit, leva la main et indiqua les boisés. Je me dis, en mon for intérieur, que nous les contournerions certainement par la forêt.

 

Le chef de brigade nous informa qu’il était le moment du gun up. C’était le moment le plus difficile d’une attaque discrète. La plupart du temps, l’ennemi entendait les chargeurs du Mark Ross à des kilomètres et ça finissait dans un bain de sang.

 

Dans le plus grand des calmes, l’unité chargea les fusils en un temps record. Après cette situation tendue, nous pouvions maintenant passer par la forêt.

 

Malheureusement, soit les anglais ne connaissaient rien au mot discrétion ou tout simplement ils étaient complètement sourds puisqu’ils commencèrent à parler sur un ton euphorique comme si la bataille était gagnée d’avance. Reconnaissant leur erreur, toute la division se coucha par terre.  Pendant l’espace d’une minute, rien ne bougea, puis, en un rien de temps, les Allemands se firent entendre. Rapidement, je m’aperçus que l’on était pris en tenaille.

 

French ordonna sur le coup : « Mettez vous à couvert et faites feu ! ».

 

En un rien de temps, se fut la débandade. Les Allemands, en bonne position, ne firent qu’une bouchée de ceux qui n’avaient pu rejoindre les arbres. De notre position, les Allemands étaient invisibles.

 

Le chemin, alors jonché du beige des uniformes britanniques, tournait maintenant au brun-bourgogne. Mais French ne broncha pas.

Soudain, il leva la main et pointa l’autre côté du chemin. Comme si les Allemands l’avaient vu, les tirs s’arrêtèrent brusquement et, lorsque nous sommes sortis de nos positions, une salve synchronisée nous frappa de plein fouet. Cela fut dévastateur. La moitié de nos forces fut décimée.

 

Toutefois, de notre nouvelle position, les Allemands étaient tous à découvert. En un seul coup, les Allemands furent déchiquetés par nos balles.

 

Le reste des troupes allemandes dût se replier vers leurs campements. Depuis le début de la soirée, ce fut notre premier moment de relâchement. La tête basse et sans grande conviction, nous retournâmes vers nos positions initiales avec ce qui restait de la 15e division.

 

Au bout du compte, cette attaque n’aura été, pour French, qu’un prétexte pour démontrer que les soldats Allemands étaient bien plus puissants que le reste du Corps expéditionnaire britannique. Cette tuerie donnera alors toutes les munitions au Premier Ministre britannique pour convaincre son gouvernement que, sans plus d’implication de leur part, la guerre serait perdue.

[1] Nom donné aux recrues.

[2] Terme péjoratif pour désigner un soldat allemand.

Clément Jannard

Une enfant, trois épreuves – Partie 1 : Les paroles de l’aîné…

Partie 1 : Les paroles de l’aîné…

 

Lizbeth s’était mise en route. Ce cher Cornelius lui avait clairement indiqué le chemin à suivre pour se rendre au village. Enfin… « Clairement » n’était pas vraiment le terme approprié. En fait, les indications du vieil homme étaient à peine compréhensibles. Mais bon… Après tout, ce voyage devait l’aider à retrouver la trace de ses parents.

—« Marche dos au Soleil levant, tu trouveras les décombres. Poursuit ton chemin, ne perd pas de temps, laisse-toi guider par ton ombre »… Tu as toujours aimé les devinettes, n’est-ce pas grand-père ?

Elle se souvenait du temps où le vieil homme venait la border dans son lit, lui récitant ses plus beaux textes, lui contant des histoires merveilleuses.  Jamais elle n’allait oublier cet homme au grand cœur.

Ce n’était pas réellement son grand-père… ni même un membre de sa famille. Il n’empêche qu’elle s’en fichait. Il avait été si bon avec elle… le « monstre » du village. Il l’a logée, nourrie, dorlotée et, ce, sans se préoccuper de ce que les autres pouvaient en penser. Pourtant, il était clair que les autres villageois lui reprochaient la clémence dont il faisait preuve envers une «sorcière». Plusieurs fois, la jeune fille lui avait proposé de s’en aller, de lui éviter ce genre de problèmes. L’homme répétait inlassablement ces quelques mots : « Qu’ils viennent donc me le dire en face, ces malotrus, et je leur ferais ravaler leur bêtise ! ». Puis, il reprenait son souffle, se calmait… Il était très rare de le voir en colère, mais, dès lors que l’on s’attaquait à de jeunes enfants, il sortait de ses gonds.

Émergeant de sa rêverie, Liz poursuivit la lecture de ce petit papier que lui avait remis Cornelius.

—Bien… marche dos au Soleil… poursuit ton chemin… laisse-toi guider par ton ombre… Ah, voilà : « Arrivée devant l’antre des nuits éternelles, tu devras faire confiance à la terre. Dors, laisse aller ton esprit rebelle, abrite-toi sous sa couverture de pierre. C’est la première de trois, mais ne te décourage pas. C’est de la pire des misères que naissent les bons rois ».

Elle resta perplexe devant ces consignes. Puis, levant les yeux, elle aperçu un vieux manoir… en ruine.

Mohamed Adam Kamal

Le peintre aux yeux de verre – Parti 5 : Un nouveau départ

Parti 5 : Un nouveau départ

Il se sentait revivre : il avait récupéré son cinquième sens et reçu la petite fille qu’il avait toujours voulue ! Il l’accueillit chez lui, la prit sous son aile, lui offrit un toit et de la nourriture. Pendant dix ans, la petite et son grand-père vécurent ensemble dans son immense manoir. Il consacra le restant de son existence à combler ses besoins. Après de longues recherches, l’homme avait réussi à retrouver la trace des deux parents de l’enfant. Elle avait bien grandit. Elle était devenue une magnifique adolescente.

Le jour de ses 15 ans, le vieil homme lui transmit tout ce qu’il savait sur ses origines et sur la quête qu’elle devait entreprendre.

« Il existe encore, en ce monde, des lieux où l’être humain vit dans l’ignorance, où la peur règne en maître et où l’on redoute la différence. Tous ceux ne répondant pas à la norme, tous ceux possédant quelque chose d’unique, de spécial, de mystérieux : chacun d’entre eux est redouté, pourchassé, puis tué. C’est en cette terrible période que tu es née ma pauvre enfant. « Pourquoi moi ? » me demanderas-tu. Je peux maintenant te le dire. Tes parents ont laissé des traces de leur passage dans un petit village, pas bien loin d’ici. On raconte qu’ils étaient tous deux issus d’une étrange lignée : des personnes étranges avec d’étranges manies, possédant d’étranges animaux et vêtus d’étranges habits. Cependant, ce qui rendait ces gens réellement uniques, ce n’était pas leurs chants ni leurs danses, ni même leurs tigres ou leurs serpents, pas même leurs grandes capes ou leurs larges chapeaux. Non, ma fille. Tes parents ne connaissaient rien de tout cela. Quelque chose d’autre faisait d’eux des créatures redoutées : ton père avait un éclat d’émeraude dans le regard et ta mère possédait des yeux de saphir. Tu tiens des deux, mais surtout d’elle. Tu peux les retrouver, j’en suis certain. Bats-toi, mais ne reste pas seule. Trouve quelqu’un sur qui tu pourras te reposer. Devient forte… ma petite Lizbeth.

Mohamed Adam Kamal

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