Mohamed Adam Kamal

Le peintre aux yeux de verre – Partie 1 : Le monstre

Partie 1 : Le monstre

Comme à son habitude, à la recherche d’inspiration pour sa nouvelle toile, le vieil homme se promenait. Le parfum envoûtant  des lilas, le doux bruissement des feuilles de chêne et le chant mélodieux des hirondelles : les sentiers de la forêt étaient si paisibles ! Malgré ce décor radieux, le senior laissa échapper quelques larmes. Encore une fois, il regrettait de ne pouvoir admirer le spectacle dans toute sa splendeur. Ses yeux vitreux ne laissaient plus passer la moindre lumière ni le plus petit rayon. Il y a quelques années de cela, il pouvait encore poser son regard sur le monde, l’explorer afin d’en découvrir les secrets ou tout simplement contempler ses décors majestueux. Malheureusement, dans son cas, le don de la vue fut presque une malédiction, car ses prunelles, si étranges, étaient redoutées de tous. Il avait hérité des yeux de sa mère : l’un était doré, et l’autre, d’un gris profond et éclatant. À chacune de leurs sorties, afin de ne pas se faire remarquer, il leur fallait s’équiper de lunettes. Un jour, à l’âge de cinq ans, oubliant les conseils avisés de ses parents, il sortit jouer avec les enfants du village. En croisant son regard, ceux-ci s’enfuirent en criant : « Un monstre ! Il y a un monstre dans le village ! ». En un instant, tous les parents furent dehors. De leur cadre de porte, ils observaient le petit garçon, en larmes, au centre du terrain de jeu. Depuis le triste événement, Cornelius refusait de sortir de chez lui. Malgré son isolement, il finit par découvrir que quelque chose de terrible se préparait. Les paroles qu’il entendit, l’oreille posée sur le mur, manquèrent de lui arracher un cri d’effroi.

— Nous ne pouvons plus vivre ainsi, à proximité de ces démons !

— Parle moins fort ! Ils vont t’entendre…

— N’empêche que je suis bien contente de les voir enfin disparaître…

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu n’es pas au courant ? Tous les hommes du village se sont mobilisés pour mettre fin à leur existence dès cette nuit et lever la malédiction qui pèse sur nos familles !

— Chut ! Arrête ça ! Je t’ai dit qu’ils allaient finir par nous entendre !

— Les champs ne donnent plus rien et nos enfants refusent tous de sortir ! J’ai bien le droit d’être en colère ! Ces sales créatures sont en train de détruire nos vies !

— Ça suffit ! Je m’en vais !

C’est seulement une fois que les éclats de voix furent éloignés que Cornelius fondit en larmes.

Mohamed Adam Kamal

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