Des jeunes à découvrir

 

 

 

«Ici, à Corbeil, ils (les élèves) sont habitués de côtoyer des gens différents.»

Ce sont les paroles de Kim Larivière, enseignante en classe langage, ici à l’école Armand-Corbeil.

 

Durant les dernières semaines, j’ai eu l’occasion de me coller à deux des classes langages offertes pour les élèves ayant une dysphasie, soit celles de Kim Larivière et Valérie Maheux. Moi-même, je ne savais pas trop ce qu’était la dysphasie et en entrant dans la classe, je m’attendais à tout, et à rien. On essaie le plus possible de ne pas avoir de préjugés, mais c’est encore possible, et j’en suis, moi aussi, responsable. Heureusement pour moi, mes préjugés étaient complètement à côté de la plaque. On m’a dit «élèves en difficulté», je m’attendais donc à tellement pire. Jamais je n’aurais pu m’imaginer à quel point j’avais tort. Ce que j’ai eu l’occasion de rencontrer, ce sont des gens, humains et attachants. Des gens que je me sens choyée de pouvoir reconnaître dans les corridors. Je comprends maintenant beaucoup mieux pourquoi les enseignantes ont de l’éclat dans les yeux quand on leur demande de parler de leurs élèves. Mais bon, il faut bien que l’aventure commence par le commencement, alors je vous emmène avec moi dans la réalisation de cet article, et de la vidéo qui en découle.

Mettre une image sur un mot

J’ai d’abord demandé à Marie-Ève Coderre, orthophoniste spécialisée en classes langages, de m’expliquer ce qu’était la dysphasie, en paroles simples. Elle m’a expliqué comme elle l’explique à n’importe quel autre élève ne faisant pas partie de ces classes : «Notre cerveau, c’est comme un ordinateur, puis chez nos élèves, le programme du langage, c’est comme quand Internet bug, des fois ça va vite, des fois ça va lentement, ça va laguer, des fois il va falloir recommencer.» Ultimement, ce que ça vient affecter, c’est toute la compréhension qui découle. Comme me l’expliquait Kim pendant l’entrevue conduite le 25 mai dernier : «C’est comme si on allait en Chine, que quelqu’un nous parlait chinois et qu’on n’y comprenait rien. C’est un peu ce qu’ils vivent, à tous les jours.» Ce que ça veut dire, c’est que les mots sont parfois très compliqués à comprendre, soit en leurs sens ou en leurs définitions. On n’a pas besoin d’être neurochirurgien pour comprendre que le langage, c’est la base même de nos connaissances, c’est pourquoi il est extrêmement important d’outiller adéquatement ces élèves, plus particulièrement. Heureusement, les élèves faisant partie des classes de Kim et Valérie sont équipés de tous bords, tous côtés. Les deux collègues adorent le métier qu’elles pratiquent, et ça se voit. D’ailleurs, lorsque je leur ai demandé ce qu’elles préféraient de leur travail, c’était avec des brillants dans les yeux que j’ai pu observer et écouter Valérie me parler de la chance qu’elle considère avoir de pouvoir leur inculquer des connaissances qui pour nous, sont de base. «Je veux qu’ils soient autonomes, responsables.», ajoute-t-elle.

Un fonctionnement de classe inhabituel

Les classes de Valérie Maheux et de Kim Larivière sont des classes accueillant les élèves avec des troubles associés à la dysphasie qui nécessitent une plus grande attention. Les deux collègues travaillent ensemble depuis déjà huit ans, séparées uniquement par un mur en toile, qu’elles ouvrent à plusieurs reprises durant la semaine lors des périodes de plateaux. Durant lesdites périodes, les élèves des deux classes se rassemblent et exécutent des tâches particulières, comme corder des sacs, insérer des serviettes de papier dans des sacs, cuisiner et approvisionner la banque alimentaire de l’école, entre autres. Ces classes reçoivent des contrats de compagnies diverses, comme Second Cup et Tim Hortons et ont des commandes de production à compléter à chaque semaine. Pour les élèves ne faisant pas partie d’une de ces classes, l’idée de joindre travail et apprentissage peut sembler fort déplaisante. J’ai d’ailleurs moi-même été surprise, lors de ma toute première visite, d’observer cette façon de faire qui m’était complètement inconnue. On m’a tout de suite expliqué le pourquoi du comment, et soudainement, tout s’est éclairci. Le but des activités de plateaux, c’est de ne pas alourdir la tâche dans une journée, de dégourdir les neurones qui se sont agitées toute la matinée. Après des examens, des cours de maths, ou une journée particulièrement exigeante, les plateaux servent à décompresser, et à pratiquer le langage dans un contexte différent. Travailler en équipe, ça leur permet de pratiquer la conversation, comment l’ouvrir, par la présentation, la maintenir, en posant des questions et la fermer, en saluant son interlocuteur. C’est des situations qui ne sont pas académiques, donc qui ne sont pas évaluées, mais qui enseignent énormément. C’est d’ailleurs une des choses que Kim préfère de son travail. «Les mettre dans des contextes réels pour tout rebâtir avec eux à partir de ce qu’on a appris en classe», comme lorsqu’ils iront au restaurant, afin d’apprendre à commander et à parler avec un serveur. Ce sont des exercices que vous et moi faisons depuis notre jeune enfance, mais pour les élèves atteints de dysphasie, c’est nécessaire de le refaire plusieurs fois avant de l’assimiler, de pouvoir le reproduire par euxsmêmes plus tard dans le futur.

Du travail qui vaut la peine

Il va sans dire que de travailler avec des élèves ayant un trouble du langage qui compromet leur compréhension, ce n’est pas une tâche de tout repos. Kim m’expliquait d’ailleurs que la patience était clé, dans ce domaine : «On peut leur apprendre une notion le matin et la période d’après, il y en a qui ne sauront plus comment faire. Tu te dis «voyons, je viens de te le montrer!», elle ajoutait même que les élèves étaient souvent conscients de leurs incompréhensions. Ils s’en rendent compte, qu’ils ne se souviennent pas, et ça, ça peut devenir très frustrant. C’est comme lorsque vous rentrez dans une pièce pour aller chercher quelque chose, et une fois à l’intérieur, vous avez complètement oublié ce que vous veniez chercher. La petite frustration qui naît en vous, quand ça vous arrive, c’est la même qu’ils peuvent ressentir. «Comme ça fait plusieurs années qu’ils font la même matière, – il y en a qui font de la troisième année depuis trois, quatre ans – il faut toujours essayer d’innover, […] de trouver des nouveaux trucs, des nouvelles façons pour que ça débloque» m’explique Valérie. Cet acharnement constant de la part des enseignantes peut paraître épuisante, mais celles-ci restent toujours optimistes, en partageant la joie qu’elles ressentent lorsqu’elles ont l’occasion de voir l’un de leurs élèves faire du progrès. «Voir chaque petit pas qu’ils font, c’est hyper valorisant. Malgré leurs efforts constants, c’est parfois très long».

Un ado reste un ado

Malgré la dysphasie, l’incompréhension qui en découle et tous les obstacles qu’ils ont à traverser, les élèves des classes langages sont comme vous et moi. «(Il) reste que c’est des ados, les gars, les filles, eux autres aussi, à seize ans, ils aimeraient bien avoir un chum, une blonde…» m’a expliqué Kim. Sa collègue, Valérie, continuait d’ailleurs dans la même lancée, pour essayer de clarifier sans avoir à sortir un dictionnaire comment la dysphasie rendait leurs élèves uniques : «C’est comme des enfants dans un corps d’adolescent, au niveau de la compréhension, mais à l’extérieur, c’est des ados. Ils ont toutes les hormones d’adolescents.» On me l’a répété souvent, et je trouve important de le dire à mon tour. En parlant avec les élèves, j’ai pu en apprendre énormément sur eux, en tant que personne. C’est quand même très important à souligner, car je croyais que les troubles langagiers allaient complètement empêcher la connexion entre eux et moi. Bien au contraire, j’ai pu en apprendre sur leurs rêves de voyager, de visiter le monde, de voir plus grand que notre petit Québec. J’ai pu les écouter me parler de leurs passions, de leurs familles, et leurs désirs futurs. Ils rêvent, comme n’importe qui à notre âge, de faire un bon travail, de trouver ce qui les passionne, d’avoir des amis et des partenaires. Ils sont vachement plus que leur difficulté langagière. Ce sont des personnes à part entière, totalement.

Au final, si vous avez l’occasion de passer quelques instants avec des élèves de classes langages, je vous invite fortement à le faire. Ce sont des élèves qui peuvent énormément bénéficier de toutes les interactions, autant entre eux qu’avec nous. Il est important, cela dit, de ne pas répondre pour eux. Ce sont des élèves qui peuvent avoir de la difficulté à commencer une conversation ou à initier une réponse.«Des fois la pensée est là, mais ils ne sont pas capables de la formuler, et des fois, la pensée n’est juste pas là.» Alors, si vous discutez avec l’un d’entre eux, laissez-les parler à leur rythme, n’ayez pas peur de prendre le temps. Vous avez le temps de le prendre, alors profitez-en, allez les voir. Ils sont charmants, attachants et valent la peine qu’on s’asseoie pour leur parler.

Gabrielle Hurteau

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