Clément Jannard

Les oubliés – 17 septembre 1914

17 septembre 1914, fleuve de l’Aisne, France

J’étais crevé, les dernières heures m’avaient complètement crevé. Il me semblait que la division aussi se trouvait dans la même situation que moi.

Les Allemands s’étaient révélés plus coriaces qu’hier, un Gewerh nous canardait sans sommation depuis une dizaine de minutes, notre division tenait le coup, mais nous étions véritablement bloqués. Gracieuseté de ces maudits tireurs postés sur les hauteurs du fort.

 

Au lever du matin, French avait ordonné le barrage d’artillerie sur le fort.

Le château était en ruines mais ces sturmtruppens ne se laissaient pas abattre. Nous ne  pouvons pas risquer de nous avancer au-delà des débris du fort, sans à avoir à essuyer de lourdes pertes.

 

À ma gauche, le caporal Raylors n’avait pas peur des Allemands et il ordonna donc que sa brigade atteigne le centre des fortifications allemandes. En vain, aussi rapidement qu’ils s’étaient levés, Raylors et ses hommes furent foudroyés par une salve de carabines provenant des tours du fort.

 

J’enrageais, car notre situation tournait rapidement en combat sans issue. Le commandant French voulait à tout prix éviter de se trouver dans une position où les Allemands nous tenaient tête. J’ordonnai donc à Willy, le meilleur tireur de notre régiment, d’essayer de déloger ces satanés tireurs allemands.

 

Il arma son Lee-Enfield et, en un éclair, le son très caractéristique d’une balle de carabine frappant de plein fouet le casque des Fritz résonna à travers le champ de bataille. , un silence de mort s’installa petit à petit sur les débris du château. Les autres régiments commençaient à sortir de leurs refuges. Les restes de ce dernier étaient à peine reconnaissables.

 

Mais l’état-major ne semblait pas nous laisser de repos: des coups de canons se faisaient déjà ressentir et French voulait vraiment en finir avec les Allemands. Les coups de canons pilonnaient les derniers remparts allemands et les derniers soldats commencèrent à sortir des décombres, les mains en l’air, en signe de reddition.

 

Lorsque la plupart étaient sortis, je m’aperçus, non sans grand étonnement, qu’ils étaient des centaines et des centaines à sortir des débris de la salle à manger, qu’ils avaient probablement pillés au passage, l’air honteux, la honte d’être vaincus perceptible sur leurs visages. Pour chaque soldat, perdre est la pire des choses de la guerre et mieux vaut de mourir dans une victoire que dans une défaite mal organisée importante pour l’ennemi.

 

Notre division a dû attendre quelques heures avant d’apercevoir French et son cheval blanc qu’il nommait Victory. Les soldats anglais disent que French est sans nul doute un général charismatique et un excellent commandant, alors que les autres diront que c’est Napoléon.

 

French arrêta son bucéphale[1] devant le château, son regard surplombait la plaine et l’air victorieux. French s’avança vers nous et lança « Bravo les gars, les Allemands savent désormais que l’avantage n’est plus de leur bord  ».

 

Épuisé par des combats incessants, un gars de la division de Raylors se leva et demanda à French « Mon commandant, après tous ces combats, on vient de perdre des forces assez considérables, pourrions-nous nous reposer hors de la ligne de front ? »

 

Un petit rictus s’afficha sur son visage et il dit : « On va vous déplacer au Havre, le reste des Forces canadiennes vous attends, je pense qu’ils ont besoin de conteur pour leurs jeunots, et surtout , tâchez d’embellir l’histoire, ça leur donnent le morale avant d’arriver au front. Bon repos les gars…

 

 

Nous nous levâmes tous et s’écrièrent en cœur, « Oui mon général ! ».

[1] Cheval de guerre.

Clément Jannard

Les oubliés – 16 septembre 1917

16 septembre 1914, fleuve de l’Aisne, France

Plus rien ne bougeait sur la berge et les 10 000 hommes couchés dans le fleuve fixaient avec inquiétude les positions allemandes.  Nous avions 600 mètres à traverser pour remonter le fleuve et les Allemands étaient armés jusqu’aux dents. Cela faisait plus d’une heure que la division attendait, tapis dans les herbes, l’ordre d’avancer.

 

L’objectif de notre division était de traverser l’Aisne, de prendre position de l’autre côté, d’attendre les renforts puis foncer sur Brimont. N’empêche qu’avec quatre divisions et trois corps d’armée entiers nous n’étions que 180 000. De l’autre côté, les Allemands étaient à peu près 260 000. De plus, nos effectifs avaient été amoindris depuis deux jours en raison de mutinerie et de fuite dans nos rangs. Nous avions perdu notre chef de régiment dans la foulée. Autant dire que nous n’étions pas sortis de là…

 

Au centre d’un groupe de soldats, un petit homme se leva armé d’un sabre et le pointa vers l’autre côté du fleuve en criant : « Avancez soldats ! ».

 

En groupe, les jambes écrasées par l’attente et le corps gelé par l’eau, nous courions vers le fleuve en espérant que les Allemands ne nous atteignent pas. Dès que l’on s’est mis à charger à la baïonnette les tranchées ennemies, les premières mitrailleuses commencèrent leur concerto funèbre. Une dizaine d’hommes, près de moi, jonchaient le fleuve qui tourna rapidement au rouge.

 

Des centaines d’hommes, à l’avant, se faisaient tuer lorsqu’ils atteignaient l’autre rive. En tentant de monter sur la terre ferme, ils se retrouvaient face à une rangée de soldats prêts à faire feu. L’attaque tournait en véritable carnage. Je pris alors la décision de m’arrêter et tenter d’endommager les mitrailleuses. Si rien ne se faisait, la division entière y passerait.

 

Le caporal Deslauriers semblait d’accord avec cette idée. Il fit signe aux soldats derrière lui en leur indiquant de s’accroupir et de faire feu.

 

Nos tirs eurent l’effet escompté. Les mitrailleurs, qui avaient à gérer les soldats fonçant vers eux ainsi que ceux qui tiraient sur leur position, se retrouvèrent vite débordés et les Allemands durent abandonner leur position sous des tirs nourris.

 

Soulagé, le reste de la division continua d’avancer, en enlevant les corps de ceux qui sont tombés au cours de l’affrontement. Arrivés de l’autre côté, il ne restait pas grand-chose. Les munitions et les vivres avaient été brûlées et le camp y avait passé aussi.

 

Cela faisait maintenant trois jours que je n’avais rien mangé et ce ne sera certainement pas aujourd’hui que je le ferai. Tous étaient morts de fatigue. Le site était rempli de lits faits sur mesure et des dizaines de médecins couraient pour aller s’occuper de ceux qui étaient blessés.

 

Un rocher n’avait pas été utilisé, j’en profitai donc pour me reposer un peu après les événements des derniers jours. Un soldat de première classe vint s’asseoir près de moi, le casque sur les yeux.

 

– T’es de la première division hein ?

– Ouais…dis-je sans grande conviction.

– Tu viens du Corps Canadien toi aussi ?, dis le soldat en levant son casque, une lueur d’espoir dans les yeux.

– Henri Caron, du 6e bataillon de Montréal, lui dis-je en lui serrant vigoureusement la main.

– Louis Ferrand, 8e régiment de voltigeurs de Trois-Rivières. Enchanté, dit Louis.

 

Louis me raconta comment il s’était retrouvé sur le front et ses exploits depuis le début de la guerre. Sans le savoir, on avait combattu ensemble durant la bataille de la Marne.

 

Par après, ce fut à mon tour de lui raconter mon recrutement, mon entrainement et ma participation durant la bataille de la Marne ainsi que mon chemin pour retrouver le 1er Corps après la bataille.

 

– Sais-tu quels sont les plans de French ?, dis soudain Louis.

– Pas grand-chose mis à part que l’on va devoir tenir la position jusqu’à ce que les 4e et 5e vagues viennent nous soutenir dans notre prochaine offensive sur Brimont.

 

Ferrand allait répliquer quand un officier vint me voir.

 

– Lieutenant-caporal Caron, on a besoin de vous à l’avant.

– J’arrive, dis-je en saluant rapidement Louis qui devait, lui aussi, retrouver son unité.

 

Arrivé au QG, je fus étonné de voir French aussi inquiet, lui qui montrait rarement ses émotions. Il leva la tête et dit d’un ton anxieux :

 

– Lieutenant Caron, il faut que je vous transmette cette information au plus vite. Demain, je ferai un discours devant nos forces, je leur dirai que, compte-tenu des récents retranchements des forces allemandes et de la défense accrue que cela leur rapporte pour préserver l’avantage sur les Allemands, nous n’avons plus d’autre choix que de se retrancher sur nos positions. Demain, la 5e vague commencera le retranchement, alors que les 2e et 4e vagues s’occuperont conjointement de la prise de Brimont. Lieutenant Caron, ainsi que votre division, nous avons un urgent besoin de prendre la ville. Si Brimont ne tombe pas avant la semaine prochaine, ce sera nos positions avantageuses face aux Allemands que nous perdrons.

 

L’air de rien, je saluai le commandant French et dit :

 

– Oui mon général.

 

Pourtant, c’est l’anxiété qui me dominait. La guerre devait se terminer d’ici Noël et les tranchées étaient signe d’un affrontement long à venir.

 

Devant nous s’élevait le château-fort de Brimont, je grimaçai devant l’incroyable stature de ce château moyenâgeux et me dis que les Allemands avaient sacrément bien choisi leur retranchement…

Clément Jannard

Les oubliés – 15 septembre 1914

15 septembre 1914, front de l’Aisne, France

Il faisait bon vivre dans le mess[1]. La relève venait d’arriver et, bientôt notre division rejoindra le reste du 1er Corps, séparé de notre division lors de la bataille de la Marne.

 

Discutant avec un nouveau venu, j’appris que le 1er Corps ne s’arrêterait pas avant d’être en vue du village de Brimont. Un village perdu habité par moins de 700 personnes que les Allemands occupaient depuis un mois environ. Ce village devait être pris. C’était le maillon faible de la ligne de défense allemande et notre seul moyen de traverser le fleuve de l’Aisne.  Quelques heures plus tard, un peu avant midi, notre division se mit en route vers la commune de Craonne.

 

Le village de Craonne n’était plus du tout un village. Les maisons étaient devenues de véritables baraquements. Des tours de garde s’effectuaient autours de la ville et des tranchées avait été établies pour contrer une attaque possible. Au centre du carrefour principal, le caporal en chef de la protection de Craonne, Wilfrid Heylster, fouillait dans les millions de cartes de la région, espérant tomber sur les positions allemandes. Après plusieurs minutes, il daigna enfin nous jeter un regard.

 

– Vous devez être ceux du 1er Corps ? Vous êtes arrivés juste à temps. Ils lanceront l’assaut d’ici une heure. Traversez les baraquements en ligne droite et vous déboucherez sur la plaine, le 1er Corps y sera.

– Merci mon caporal, lui dis-je.

 

On entendit les clairons particuliers des officiers britanniques suivis de cris d’hommes se faisant déchiqueter par les balles. L’espace d’un instant, j’aurais préféré faire partie de ceux tombés là-bas. Pour eux, au moins, leur calvaire était terminé…

 

Visiblement, nous n’étions pas les seuls à avoir été séparés du Corps, ses effectifs était passés de 60 000 à 32 000 hommes en l’espace d’une semaine.

 

Il y vivait une ambiance des plus moroses, j’y avais pris l’habitude depuis notre débarquement. J’avais beau chercher French partout, il s’était volatilisé. Quand je sortis de l’enceinte du campement, je vis French et ses officiers discuter de la situation tendue de la bataille. Faire traverser des milliers d’hommes à travers une rivière bordée de l’autre côté par une rangée de canons et de mitrailleuses n’avait jamais été plaisant, même pour un général.

– Mon général, lui dis-je d’un ton ferme.

– Oui, lieutenant-caporal ?, dit French d’un ton las.

– Nous venons d’arriver au campement, nous apprécierons savoir quel sont les objectifs du prochain assaut.

– La première vague a réussi à traverser l’Aisne. De ce côté-ci du fleuve, ils étaient 11 000. Arrivés de l’autre côté, ils n’étaient plus que 5 000. Nous venons de perdre le contact avec leurs caporaux. La deuxième vague aura l’objectif d’atteindre la ville de Brimont. Il faudra que vous atteigniez l’autre berge. Quand vous nous aurez envoyé le signal de la capture des positions allemandes, nous vous enverrons la 4e et 5e vagues pour vous soutenir durant votre avancée.

– Merci, mon général.

– Ah oui et si vous pouviez nous ramener la 1ère vague au bercail, nous vous serions très reconnaissants.

Ma crainte, quant aux techniques de boucherie que les généraux français et anglais utilisaient pour capturer l’objectif, s’était avérée fondée. Pour eux, c’était la quantité qui primait sur la qualité.

 

Arrivé au campement de la division, je fis à ma division un bref briefing et rentrai dans ma petite tente faite sur mesure. Sur ma table était déposée une petite croix en or offerte par ma grand-mère avant sa mort. Je la pris, les larmes aux yeux, et la serrai dans ma main. Demain, j’aurai la chance de voir la mort en face. Je fermis les yeux et priai Alea jacta est…

[1] Un mess est une cantine, un restaurant militaire pour officiers et sous-officiers.

Clément Jannard

Les oubliés – 11 septembre 1914

11 septembre 1914, front de la Marne

Le soleil se couchait à l’horizon. Pendant toute une journée, les divisions allemandes tentaient en vain de percer les Français et, au milieu, nous, les « Britanniques », devions contre-attaquer et percer les lignes allemandes. Notre division, la 15e division britannique, avait été placée sous le commandement de John French.

 

Nous avions l’ordre de remplir une mission des plus singulières : couper la communication des Allemands afin de permettre aux Français de frapper l’ennemi à la gauche de la Marne.

 

Il se faisait tard et notre régiment avait été dégarni de tous les objets de métal, mis à part les fusils, pour limiter le boucan qu’ils engendraient. En face, French et les Anglais se pavanaient de fierté. Ils se croyaient les héros de la Marne, ceux qui avaient protégé Paris, alors qu’à quelques kilomètres les français tombaient par milliers pour nous permettre d’avancer sur les Fritz.

 

Le centre de communication se trouvait juste devant nous. Il était surprotégé, et pas seulement par des bleus[1], mais aussi par des Sturmtruppens, l’élite des Boches[2], armés jusqu’aux dents.

 

French ralentit, leva la main et indiqua les boisés. Je me dis, en mon for intérieur, que nous les contournerions certainement par la forêt.

 

Le chef de brigade nous informa qu’il était le moment du gun up. C’était le moment le plus difficile d’une attaque discrète. La plupart du temps, l’ennemi entendait les chargeurs du Mark Ross à des kilomètres et ça finissait dans un bain de sang.

 

Dans le plus grand des calmes, l’unité chargea les fusils en un temps record. Après cette situation tendue, nous pouvions maintenant passer par la forêt.

 

Malheureusement, soit les anglais ne connaissaient rien au mot discrétion ou tout simplement ils étaient complètement sourds puisqu’ils commencèrent à parler sur un ton euphorique comme si la bataille était gagnée d’avance. Reconnaissant leur erreur, toute la division se coucha par terre.  Pendant l’espace d’une minute, rien ne bougea, puis, en un rien de temps, les Allemands se firent entendre. Rapidement, je m’aperçus que l’on était pris en tenaille.

 

French ordonna sur le coup : « Mettez vous à couvert et faites feu ! ».

 

En un rien de temps, se fut la débandade. Les Allemands, en bonne position, ne firent qu’une bouchée de ceux qui n’avaient pu rejoindre les arbres. De notre position, les Allemands étaient invisibles.

 

Le chemin, alors jonché du beige des uniformes britanniques, tournait maintenant au brun-bourgogne. Mais French ne broncha pas.

Soudain, il leva la main et pointa l’autre côté du chemin. Comme si les Allemands l’avaient vu, les tirs s’arrêtèrent brusquement et, lorsque nous sommes sortis de nos positions, une salve synchronisée nous frappa de plein fouet. Cela fut dévastateur. La moitié de nos forces fut décimée.

 

Toutefois, de notre nouvelle position, les Allemands étaient tous à découvert. En un seul coup, les Allemands furent déchiquetés par nos balles.

 

Le reste des troupes allemandes dût se replier vers leurs campements. Depuis le début de la soirée, ce fut notre premier moment de relâchement. La tête basse et sans grande conviction, nous retournâmes vers nos positions initiales avec ce qui restait de la 15e division.

 

Au bout du compte, cette attaque n’aura été, pour French, qu’un prétexte pour démontrer que les soldats Allemands étaient bien plus puissants que le reste du Corps expéditionnaire britannique. Cette tuerie donnera alors toutes les munitions au Premier Ministre britannique pour convaincre son gouvernement que, sans plus d’implication de leur part, la guerre serait perdue.

[1] Nom donné aux recrues.

[2] Terme péjoratif pour désigner un soldat allemand.

Clément Jannard

Les oubliés – 8 septembre 1914

8 septembre 1914, Paris, France

J’étais assis sur une banquette donnant sur un restaurant cinq étoiles. Je me dis, avec plaisir, qu’il valait mieux que les Français s’occupent tout seuls de la bataille de la Marne…

 

Je me suis levé pour prendre une petite marche à travers la « ville lumière ». Pourtant, si je devais m’attendre à une ville florissante de monde et de joie, ce fut plutôt une ambiance d’incertitude et de peur face aux envahisseurs allemands. Qu’importe, c’est comme ça dans toutes les villes d’Europe…

 

Depuis le 5 septembre, trois armées allemandes avaient pris d’assaut le dernier rempart allié devant Paris, soit la Marne. La 1ère armée était située à l’est, la 4e au nord-ouest et la 3e au centre. Les 6 et 7 septembre, deux divisions britanniques surprirent les forces allemandes en perçant leurs lignes.

 

Cependant, les Anglais manquaient maintenant cruellement d’hommes et le corps armé britannique était trop loin pour leur venir en aide.  Mais voilà que nous risquions de se faire incorporer dans la 4e division britannique.

 

Au loin, on entendait les coups de canons des Allemands. Ils pouvaient atteindre Paris à tout moment.

 

François Melville m’accrocha et me fit signe d’aller en vitesse au QG. Ça devait être important…

 

Dans la salle de conférence, tous les soldats de la division étaient assis et semblaient franchement impatients. Quand Sir John French apparu devant. J’avais soudain une crainte face à notre possible insertion dans les forces britanniques et je n’étais pas le seul…

 

– Messieurs, dit French (avec le caractéristique accent anglais). Nos forces ont été dévastées dans les derniers jours et nous avons un besoin urgent de nouveaux renforts. C’est pourquoi je vous demanderais de bien d’accepter de nous venir en aide et d’aller assister les Français au nord…

 

– Sauf votre respect commandant French, que faisons-nous après ?

 

–  Caporal Caron vous serez replacé avec vos troupes dans les armées canadiennes le temps qu’ils puissent débarquer en France.

 

Je ressortis les épaules lourdes, car notre entrée au combat se ferait beaucoup plus tôt que ce qu’on avait prédit.

 

Tout en prenant un raccourci jusqu’au campement, j’entendis deux soldats britanniques parler des forces canadiennes.

 

–  Il paraît qu’il va les envoyer, demain à l’aube, sur la 1ère armée. Il veut que les allemands perdent le contact entre leurs propres armées…

 

On risquait de voir un peu plus d’action que prévu…

 

 

Clément Jannard

Auteur

Les oubliés – 25 décembre 1914

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25 décembre 1914, tranchée alliée, dans les environs de Neuve-Chapelle, nord de la France

 

Richard Tarçon scrutait au périscope la forêt allemande nous faisant face.

MacDonell, un joyeux farceur, se mit, armée de sa cornemuse, derrière ce dernier.

 

Puis, peinant à cacher son rire Mac pouffa dans sa cornemuse qui émit un bruit des plus assourdissants.

 

Ce qui eut comme réaction un cri d’effroi de la part de Tarçon.

 

–          Fichtre ! Les allemands ! Commandant, l’artillerie, vite ! Chargez soldats…

 

En chœur, la garnison éclata de rire devant la soudaine fureur de Richard.

 

–          Et puis les gars, faites-moi signe avant de me refaire une de ces… Argh, bon ! Mettez-vous à table soldats on est en retard pour la dinde. Allez plus vite !

 

Tout le monde, dans le brouhaha des rires et des conversations, s’assit sur les petites chaises de bois faites sur mesure pour l’occasion.

 

Après plusieurs bouchées de cette fabuleuse volaille, froide mais tellement succulente compte tenu de l’impasse et du froid du champ de bataille au nord de la France, le chef de brigade se leva et sous le vent et la neige glaçant les lèvres dit :

 

–          Au…Aujourd’hui, en ce jour de No…ël. Nous levons notre verre à Dieu qui a su comment nous protéger de cette infamie que subissent de millions de gens ici et ailleurs. Amen.

 

Tout le monde en silence dit ce mot : Amen…

Ce mot revenait souvent ces derniers jours à Neuve-Chapelle, théâtre d’une guerre de tranchée insoutenable, vu la grande offensive allemande s’y préparant.

 

Puis, vers 20 heures, le sergent Alardin regroupa les différentes religions présentes dans la longue tranchée devant Givenchy.

 

Les indiens qui ne voulaient pas être écartés des autres soldats se prêtèrent à la messe catholique, représentée par 90 % des canadiens présents, contrairement aux britanniques, protestants, qui n’acceptèrent de se mêler aux catholiques, simple question de religion.

 

Jusqu’au temps où des bruits de bottes se firent entendre sur la glace du no man’s land au-devant de la tranchée.

 

Abasourdi, tout le monde se rua sur les murs de cette dernière.

 

Une scène presque impossible dans le bain de sang quotidien de la guerre.

 

Un Fritz[1], couvert de neige, portait un petit sapin éclairé par une bougie. Il nous lançait quelque chose d’incompréhensible en allemand.

 

–          Wir kommen in Frieden, machten wir den Waffenstillstand an diesem Tag des Friedens, frohe Weihnachten!

 

Notre traducteur nous dit :

 

–          Il veut faire la paix le jour de Noël les gars !

 

Étonnés, nous sortîmes lentement de la tranchée avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles. Un par un nous criâmes en chœur :

 

–          Joyeux Noël ! Frohe Weihnachten !

 

Ensemble, nous échangeâmes nos problèmes et nos réjouissances.

 

Soudain, un soldat allemand sorti de tranchée avec un ballon de foot.

 

On répartit les équipes, mixtes…

On but à la santé de tous…

 

Comme j’aurais aimé que cette nuit dure pendant toute cette saleté de guerre !

 

Pourtant, demain nous serons le 26 décembre 1914 et la guerre recommencera encore et encore…

 

 

[1] Nom donné aux soldats allemands pendant les deux guerres mondiales.

 

Clément Jannard

Auteur

Les oubliés – 7 septembre 1914

jourarmistice_1918

7 septembre 1914, banlieue de Montréal

Voilà une heure que nous faisions marche forcée, c’était la seule chose possible à faire à la base. Dormir, boire et marcher. Voilà mon horaire aussi lassant soit-il.

 

À 3 mètres de moi, le colonel de brigade, Joseph Dorlant, nous cria à-tue-tête : « Plus vite ! Je n’ai pas que ça à faire nom de Dieu ! »

 

Comme je vous l’ai dit plus tôt, je ne vois pas ce qu’il aurait à faire de plus important que de nous dire de se dépêcher et de marcher la tête haute. Parfois, je me demande comment un trou à rat comme ça peut exister…

 

Dorlant nous cria quelque chose, mais les pas et le tintamarre de l’équipement me rendait sourd.

 

La colonne devant moi stoppa sa marche. Je m’arrêtai donc un peu décontenancé, en espérant que l’on n’ait pas remarqué mon incompréhension.

 

Devant nous, il y avait une vingtaine de cibles, avec des marques de tirs. Déjà, la plupart chargeait leur Mark Ross et je devinai ce que l’on aurait à faire.

 

« Chargez armes ! »

Le cliquetis aigu des balles du Mark Ross me faisait l’impression d’une horde de criquets en chamade. Comme c’était déplaisant !

 

« Visez cibles ! »

Nous levâmes nos fusils dans une coordination quasi parfaite.

 

 

 

« Feu ! »

Nous tirons et la seule chose audible fut le coup de feu de quatre soldats chanceux d’avoir un Mark Ross en bon état, même à cela seul un d’entre eux toucha la cible à la tête.

 

À côté de moi, Charles Voireux fulmina et jeta son fusil par terre en jurant toutes les insultes qu’il pouvait connaître.

 

Je me retournai en maugréant tout bas : « Saleté de fusil britannique, on ne peut quand même pas aller à la guerre avec ça ! »

 

Clément Jannard

Auteur

Les oubliés – 5 septembre 1914

Au champ d’honneur

Au champ d’honneur, les coquelicots

Sont parsemés de lot en lot

Auprès des croix; et dans l’espace

Les alouettes devenues lasses

Mêlent leurs chants au sifflement

Des obusiers.

Nous sommes morts

Nous qui songions la veille encor’

À nos parents, à nos amis,

C’est nous qui reposons ici

Au champ d’honneur.

À vous jeunes désabusés

À vous de porter l’oriflamme

Et de garder au fond de l’âme

Le goût de vivre en liberté.

Acceptez le défi, sinon

Les coquelicots se faneront

Au champ d’honneur.

 

Poème «In Flanders Fields», traduit de l’anglais, de John McCrae un soldat Canadien de la Grande Guerre.

sans-titre

 

 

5 Septembre 1914, Montréal, Canada

 

Jack O’Lard riait de bon cœur et un autre homme avec qui il échangeait était visiblement en accord avec lui.

Tous deux étaient de vieux amis, à en voir leurs accolades.

Ils étaient installés dans la longue file qui était postée devant le Centre de recrutement royal de Montréal (CCRM), soit le centre le plus proche de mon appartement.

J’étais déstabilisé par le nombre de personnes souhaitant aller combattre. Ils semblaient ne pas se soucier des dangers de la guerre.

Moi, j’étais plus que confiant, car tout jeune j’avais vécu les mœurs de la guerre. En 1899, j’avais été, à 11 ans, désigné comme  aide de camp du Canada durant la guerre des Boers. Je devais transporter des sacs de munitions sur tout le front.  À de nombreuses reprises, j’ai failli y laisser ma jeune peau.

Respirant une grande bouffée d’air frais, je bombai le torse, puis mis le pied sur la rue me séparant du centre de recrutement.

L’attente était longue, mais je m’en souciais peu.

De temps en temps, je donnais mon avis sur des questions militaires ou politiques du genre : Faut-il préserver la paix en Afrique du sud ? Est-ce que les conservateurs font le boulot au gouvernement ? Des questions qui, j’avais l’impression, revenaient plus que régulièrement lorsque nous sommes dans les entourages de la politique.

Soudain, mon tour était venu, on avait nommé mon nom.

« Nous demandons à M. Henri Caron de bien vouloir se présenter au bureau numéro 53, merci. »

Je montai les escaliers menant au bureau, puis je souris, probablement par excès de confiance. C’était récurrent. Il faut dire que mon statut proche de la politique et mes fréquentations me le permettaient.

Je saluai l’homme devant moi, puis m’assis devant lui.

Bonjour Monsieur…

– Henri Caron, enchanté.

– J’étais étonné qu’il ne sache pas mon nom, pourtant il avait été signifié…

– Alors débutons.

– Parfait.

– Donc …

– Je ne fis qu’une brève description physique : homme de 20 ans, célibataire, j’avais fait mes études avec succès à Montréal. Déjà là, il semblait convaincu, mais c’est lorsque je lui dis que j’étais vétéran de la Guerre des Boers qu’il se leva et dit :

– Vous me semblez parfait, M. Caron. Félicitations, vous faites maintenant partie du Corps armé canadien !Il faut dire que je n’avais pas grande chance de ne pas pouvoir m’engager. Avec mon physique assez moyen, ma bonne santé et mon visage marqué par la guerre qui m’avait laissé une longue cicatrice sur la joue. J’avais raison d’avoir confiance.

Satisfait, je poussai la porte du CCRM et appelai le taxi le plus proche en direction du 224 rue Faunier.

Clément Jannard

Auteur

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