Elles tuent. Elles empoisonnent. Leur existence a creusé des tombes. Qui sont ces empoisonneuses fatales attribuées aux servantes de Satan , les sorcières? La belladone, le datura, la jusquiame noire, la mandragore, l’aconit, l’hellébore, la morelle noire, le ricin et encore bien d’autres ont toutes, au fil tumultueux de l’histoire, acquis une aura magique, voir maléfique. Qu’est-ce qui a incriminé de simples pousses? Comment ont-elles eu l’honneur de figurer parmi les méchantes? Les réponses se trouvent dans cette nouvelle édition du journal étudiant.  

 

A1 Avant de commencer l’article, je dois vous avertir que les attributs pharmaceutiques de quelques-unes de ces plantes seront ici décrites afin d’apprendre. Cependant, ne tentez pas de les utiliser vous-mêmes. Cet article n’a nullement pour but de vous conseiller des remèdes maison. Au contraire, certaines de ces plantes sont particulièrement dangereuses et catastrophiques pour la santé. À noter aussi que toutes les plantes sont vraies. Pour les mots plus délicats comme les mots appartenant au jargon médical, leur définition se trouvera à côté d’eux entre parenthèse. Sur ce, bonne lecture! 

 

La mandragore 

La mandragore est une plante odoriférante de la famille des solanacées. Elle est haute d’environ trente centimètres. Presque dépourvue de tige, sa racine peut atteindre des tailles exceptionnelles de 60 à 80 centimètres de diamètre et une masse de plusieurs kilogrammes. Les plus vieilles plantes sont dures à arracher tant les racines s’enfoncent profondément dans la terre (près d’un mètre). Les ramifications des branches de cette plante lui donnent une forme pratiquement humaine. Cette caractéristique a été l’origine de plusieurs légendes. Leurs feuilles, de forme ovale, possèdent une taille d’environ 45 centimètres de long. Elles ont des fleurs et des baies étonnamment comestibles en petite quantité.    

 

Cette plante du bassin méditerranéen a des propriétés sédatives (agissant contre la douleur, l’angoisse et l’insomnie), narcotiques (substance qui provoque un assoupissement, un relâchement musculaire et une diminution ou une abolition de la sensibilité), antispasmodique (médicament qui calme les spasmes) et antiinflammatoire si en fait un cataplasme, en substance hypnotique ou hallucinogène. Dans l’histoire, on s’en est servi comme aphrodisiaque. Les guérisseuses en avaient aussi l’usage lors des accouchements et contre les morsures de vipères. On disait que cette plante avait une telle puissance magique que pour l’arracher, il aurait fallu tracer trois cercles avec une épée autour d’elle, regarder vers le levant et dire le plus de mots grivois pour en devenir le maître. Une version, celle du Moyen-Âge, dit qu’il faut attacher un chien à la plante et le pousser à s’enfuir, car selon eux, cette plante serait dotée d’une telle puissance divine qu’elle émettrait un cri effroyable lors de sa sortie de terre, capable de tuer un homme. La vie de l’animal était donc sacrifiée. Les prétendues sorcières du 16e et 17e siècles s’en enduisaient la peau avant de se rendre au sabbat sur un balai ou une fourche. Les paysans de cette époque associaient les hallucinations causées par la mandragore à des visions envoyées par le diable. À cause de cela, plusieurs femmes ont été condamnées au bûcher pour simple possession de mandragore. Pour ceux qui se demandaient, la mandragore apparaît effectivement dans Harry Potter. 

 

La belladone 

La belladone (Atropa Belladona) est une plante de la famille des solanacées. Un nom on ne peut plus exact, le « Atropa » faisant référence à l’une des trois moires de la mythologie grecque « Atropos », celle qui coupait le fil de la vie. Le « Belladona » veut dire « Belle Dame » en italien et représente également « Bellona », déesse de la guerre chez les Romains. 

 Elle est désignée sous plusieurs nom comme belle-dame, cerise du diable, guigne de côte, morelle furieuse ou encore permenton. Elle est haute de 1,5 à 2 mètres. Ses branches sont ramifiées et ses feuilles velues et rougeâtres. Les baies de la morelle furieuse ont l’apparence de cerises noires et ont un goût assez bon. Cette caractéristique a valu la mort à plusieurs gens dont des enfants qui croyaient avoir affaire à des cerises sauvages. La belladone est d’autant plus retorse qu’elle pousse près de framboisiers sauvages aux fruits comestibles. Toutes les parties de cette plante sont très toxiques de par l’atropine qu’elle contient qui agit sur le système nerveux. 

 Ses symptômes sont : des nausées, des vomissements, des tachycardies, des sécheresses de la peau et des muqueuses, une gêne respiratoire, des difficultés à avaler, des mydriases, des troubles de la vision, voir une cécité complète transitoire, de l’anxiété, des vertiges, des délires, des hallucinations  étranges et terrifiantes, des crises convulsives, une hyperthermie, des rougeurs sur le cou et la face, la prostration, un coma, puis la mort par paralysie cardiovasculaire si la situation n’est pas prise en main.  

Certaines femmes, des herboristes expertes dans les remèdes, savaient s’en servir à des fins thérapeutiques. Nous avons affaire là, aux terrifiantes sorcières du Moyen-Âge! Ces femmes l’utilisaient dans la confection de laits, d’hydromels, de vins ou d’onguents. Le fameux sabbat des sorcières aurait été causé par l’atropine dont elles enduisaient des fourches pour s’y rendre. Elles déliraient et dans leurs hallucinations, elles s’imaginaient léviter, transporter dans un autre lieu et voir le diable. Les enchanteresses en avaient l’usage dans la confection de leur redoutable bouillon de onze heures qui était servi aux gens dont on voulait se débarrasser. C’est notamment ce bouillon qui aurait achevé Robin des bois.  

Les dames de la Renaissance en appliquaient quelques gouttes dans leurs yeux pour avoir des yeux de biche, à la pupille agrandie et obscurcie, tant à la mode à l’époque. Des yeux fixes et profonds comme ceux de Méduse, dira-t-on. 

 

Citation : 

« Pour rendre une femme un peu folâtre pensant être la plus belle du monde, il faut lui faire boire une Drachme de belladone. Si on la veut faire plus folle, il lui faudra bailler deux drachmes. Mais qui la voudra faire demeurer folle toute sa vie, il lui convient bailler à boire trois drachmes et non plus ; car si on baillait quatre, on la ferait mourir. » (Mattioli  1548)  

 

La jusquiame noire 

 

La jusquiame noire est une plante qui pousse en Eurasie principalement dans le bassin méditerranéen. Vous me voyez venir : la jusquiame noire est hautement toxique. En effet, l’ingestion de cette plante, bien que moins dangereuse que la belladone ou la mandragore, entraîne des symptômes similaires (spasmes, hallucinations, tachycardie, perte de conscience et arrêt respiratoire). À moindre dose, les effets recensés sont une sécheresse de la bouche, un épaississement des sécrétions bronchiques et un risque accru de développer un glaucome. 

Malgré tous ces effets secondaires, il y a encore des gens de l’Antiquité qui se sont dit que ce serait une idée comme une autre d’en ingérer pour avoir des hallucinations, ressentir des distorsions de la réalité, se donner la sensation de léviter, etc. et ceux à des fins rituelles. En fait, les premiers à se servir de la jusquiame noire comme hallucinogènes sont les Mésopotamiens et les Égyptiens. Pour vous dire, le premier traité de médecine (traité d’Ebers) en fait mention au 16e siècle avant J-C. En Grèce, la pythie de Delphes se droguait avec de la jusquiame pour déclamer ses prophéties parce que les Grecs pensaient que cette transe était une façon de se connecter aux dieux. Les médecins de ces sociétés en avaient l’usage lors d’anesthésies. Les Vikings s’en seraient servi pour entrer dans leur si célèbre état de berserkers. Les bourreaux, même si c’était interdit, en procuraient aux condamnés à mort pour qu’ils souffrent moindrement. Heureusement, beaucoup de médecins de l’époque savaient que l’usage de cette plante était hasardeux dont « Pline l’ancien ». En dépit de ses recommandations, elle sera encore utilisée à travers le Moyen-Âge et la Renaissance jusqu’à aujourd’hui. Les alcaloïdes tropaniques contenus dans la jusquiame noire étaient employés lors de la Seconde Guerre mondiale comme sérum de vérité. De nos jours, une panoplie de médicaments en contiennent pour soulager le mal des transports ou pour ralentir les maladies neurodégénératives. Les graines de cette plante, correctement traitées, auraient des propriétés antiinflammatoires et analgésiques qui sont notamment utilisées dans la médecine traditionnelle chinoise contre l’épilepsie, les quintes de toux et les crampes d’estomac.  

De tout temps, la jusquiame noire est associée à la part animale et instinctive des humains réduisant la raison et réduisant à l’état dégradant de bête et pour cause. Dans des délires hallucinogènes, certains auraient eu l’impression de se changer en bête féroce, ce qui a conféré à cette petite tueuse la réputation de transformer les hommes en loup-garou ou en tout autre homme animal. 

  

 

 

On les a réprimées, on les a craintes, on les a brûlées. Toutes ces herboristes dotées d’une connaissance des plantes hors-norme données en pâture aux flammes sous prétexte de les avoir connues comme personne. Une simple aura maléfique conférée par Satan lui-même… Voilà tout ce dont la belladone, la jusquiame noire et la mandragore ont eu de besoin pour tapisser la terre de cendre. Finalement, ne serait-ce pas les sorcières, victimes de leur science, qui auraient le plus souffert? Le diable, visiblement, s’est servi de ses végétaux favoris pour appeler à lui, de la pire façon qui soit, ses dévouées servantes qui, espérons-le, reposent en paix!    

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